Logo Notre Dame de la Bidassoa

Quand un navire est pris en otage
Cap du figuier © internet

Quand un navire est pris en otage

La batterie basse est encore intacte en 1847 © Jacques Eguimendya

Au milieu des éléments déchainés, un navire et sa cargaison de sel, se dirigent vers le port de Bayonne. Il se croit au large de la Baie du Figuier. En fait, il est prêt, trop prêt de la côte. Il lutte contre le vent, les vagues, le courant. La lutte est inégale. Malgré les efforts des marins, il est attiré inexorablement vers la pointe de sable située au bout d’Ondarraitz. Au-delà c’est Fontarabie et Hendaye. L’une veille, mais est espagnole, l’autre est endormie au fond de la baie de Txingudi. Le salut de ce côté-là est hypothétique. Une vague plus forte que les autres fait échouer le navire. Les suivantes ne tarderont pas à le démanteler et à emporter l’équipage. C’est la fin à brève échéance.

Mais surgissant de la nuit, entre les embruns, les vagues, l’écume, une embarcation vient prêter main forte. C’est un équipage de Fontarabie, solidarité marine oblige, qui en cette nuit du 9 au 10 février 1847, vient sauver l’équipage de la Bonne-Marie. En fait, sans que s’en doute l’équipage, c’est le début d’une tragi-comédie écrite à San Sebastian et Bayonne. Le déchaînement de la mer précède celui des presses des deux pays. Les habitants de Fontarabie et Hendaye ont cru revenir aux sombres heures du 17ème siècle.

En effet, si la cargaison s’est dissoute dans la mer, le navire a résisté. Il est intact prêt à reprendre la mer. Trois semaines plus tard le Capitaine, M. Gavino et son équipage s’y emploient. Malheureusement, les sauveteurs ont changé de casquette. Aujourd’hui, ils menacent, réclament des taxes d’entrée sur le territoire espagnol et d’exportation. Des chaloupes armées sont devant eux. A l’évidence, il faut payer ou alerter les autorités françaises à propos des exigences espagnoles. Le maire de Hendaye informe le Sous-Préfet de Bayonne.

Le Sous-Préfet accompagné d’un Colonel de l’Etat-Major du Général Uarispe, vient sur place. Ils assistent à un grand numéro, digne des tragédies grecques. Don Etchenausia, Capitaine du Port et de son adjoint en sont les acteurs. Le premier, un pied sur une barque et l’autre sur le sable de la pointe d’Ondarraitz déclame « Je suis en Espagne ! L’océan m’appartient ! ». Le second, brise une chaise devant les autorités françaises clamant « C’est ainsi que je briserai la Bonne-Marie et je ferai sauter la France en éclats ! »

En réaction, la « France bayonnaise » devance les pensées de M. Guizot, Ministre. C’est la Cavalerie qui rejoint Hendaye la nuit du 26 février 1747

suivie la nuit suivante de 300 fantassins (2 compagnies du 60ème de Ligne), quatre canons ainsi que de voitures remplies de poudre et d’armes de guerre. Tout heureux de retrouver un semblant de vie, le Vieux Fort détruit par les espagnols 41 ans auparavant, reçoit, sur sa batterie basse intacte (photo 2), les canons. Tournés vers l’embouchure de la Bidassoa, ils sont prêts à faire feu sur toute embarcation faisant mine d’empêcher la Bonne-Marie de manœuvrer.

Quelques jours après, sur ordre du Gouvernement espagnol la situation s’arrange. Les autorités d’Irun et Fontarabie abandonnent leurs prétentions. Et c’est dans le silence pesant, reflétant la colère intérieure, des nombreux spectateurs de Fontarabie, que se déroule la scène. Le soleil est revenu faisant refléter les baïonnettes, les fusils et les canons. Le navire français est tiré de son mauvais pas, à l’aide d’un câble par les canonnières françaises. Pour le journal El Clamor Publico, avec beaucoup d’imagination, c’est un tableau digne de figurer aux côtés de ceux de Madrazo dépeignant les Gloires de l’Espagne. Sauf qu’ici les héros sont français.

Auparavant, Don Etchenausia (Vizcaino de buena ley, de cabeza dura y valiente como el Cid) avait glissé à l’oreille de M. Gavino quelques mots que personne n’a entendu. Le lendemain, le Commandant Général de la Province de Guipuzcoa de Guipuzcoa qui s’était bien gardé de soutenir le capitaine du port, sauf à faire envoyer des canons à Fontarabie, arrive sur les lieux hurlant sa colère.

Les journaux espagnols s’indignent avec une exagération poussée par la concurrence entre les Libéraux, les Conservateurs et les Carlistes qui mobilisent des troupes. Le banc de sable bordant l’entrée de la Bidassoa devient le Port de Fontarabie. La Bidassoa dans son entier est espagnole. Les Français sous couvert d’amitié font ce qu’ils veulent avec l’Espagne. C’est à qui a le reproche le plus dur et…le plus guerrier. 

En France, le « Phare » de Bayonne se contente de rapporter les scènes relatives à cet incident. La Vasconie, lui reproche sa naïveté ou sa subordination au pouvoir. Il resitue l’incident dans le contexte, deux pouvoirs proches l’un de l’autre ; la Reine Isabelle d’un côté de la Bidassoa, Louis-Philippe de l’autre. Une Espagne minée par la lutte entre les Conservateurs et les Libéraux, les prétentions Carlistes dont les troupes attendent du jour au lendemain le débarquement en Catalogne ou sur la Côte Basque du Comte de Montemolin (Charles de Bourbon)  leur candidat au trône. Des rumeurs laissant entendre que dans le cas d’un débarquement Carliste, la France pourrait envahir l’Espagne afin de rétablir l’ordre et défendre la Reine Isabelle. 

Pour Le Courrier de Vasconie, ce n’est pas un incident provoqué par un Capitaine de Port sensible aux vieilles idées espagnoles sur la possession de la Bidassoa, mais deux gouvernements saisissant avec opportunité le naufrage d’un navire sur une parcelle de territoire étant sujette à contestation (le traité des limites n’a pas encore été signé). Leur objectif, est, en fait de saisir cette occasion pour masser des troupes sur le rivage basque afin de parer à toute tentative Carliste de débarquement. 

Et c’est ainsi qu’un pauvre navire voué au transport en vrac entre l’Espagne et la France se trouve pris au piège d’une situation espagnole complexe.

 

Jacques Eguimendya

Président AGORA-Txingudi

Sources : Le Courrier de Vasconie du 2,4,7 mars 1847

Le Constitutionnel 5 mars 184

Le Phare des Pyrénées

El Clamor Publico 4,6,7 mars 1847


 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et services adaptés à vos centres d’intérêts.