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Dans la Ville
En temps de guerre, Marina a fidèlement attendu dix ans pour retrouver « son amoureux » ! © Une longue attente

| ND de la Bidassoa

En temps de guerre, Marina a fidèlement attendu dix ans pour retrouver « son amoureux » !

"L'amour prend patience"

Marina aurait eu cent ans au lendemain de ce Noel 2019. Mais elle a fermé les yeux un peu avant et c’est son fils, Kotte Ecenarro, notre maire, qui a prononcé son éloge funèbre lors de ses obsèques. 

Nous le remercions d’en avoir accepté le partage car il contient une très belle histoire d’amour digne de plusieurs versets de la 1e lettre de Saint Paul aux Corinthiens :

" 01 J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

04 L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;

07 il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout."

      *********************

Eglise saint Vincent le 23 novembre 2019

« Marina est née le 26 décembre à Eibar dans la province de Gipuzkoa. Issue d’une famille qui comptait 4 enfants (2 filles et 2 garçons), elle perd très jeune ses parents et sera donc élevée par sa sœur aînée Concha.

Dès l’âge de 14 ans, elle fait des ménages dans la célèbre usine de vélos « Orbéa », avant d’apprendre la broderie et la couture au sein de l’entreprise de machines à coudre « Singer ».

C’est à l’âge de 16 ans, qu’elle fait la connaissance de Louis, celui qui deviendra « son amoureux » et plus tard son mari.  Plus tard, bien plus tard, car lorsque la Guerre d’Espagne éclate en 1936, Louis âgé de 18 ans, s’engage dans les rangs Républicains.

Si les premiers combats consistent dans un premier temps à protéger la ville d’Eibar et ses environs (ce qui permet encore à Louis et Marina quelques brèves rencontres), ces rencontres ne tardent pas à s’espacer puis à s’interrompre. En effet, les combats changent de nature, notamment avec le recours franquiste de l’aviation allemande et italienne laquelle entame ses premiers bombardements sur la Gipuzkoa et la Biscaye. C’est alors que Louis rejoint l’Aviation Républicaine qui recrute des armuriers.

Dans un contexte d’incendies et de bombardements, les populations civiles commencent à abandonner leurs villes et leur villages.

C’est le cas de Marina qui, depuis une ferme qui l’héberge à Abadiano (en Biscaye), assise terrifiée au macabre ballet des avions qui bombardent et mitraillent Durando en « rase-mottes » le 31/3/1937 : « Les avions volaient si bas, nous racontait-elle, que les portes de l’étable de la ferme vibraient ! ».

Les troupes franquistes entrent à Eibar le 26/4/1937, jour du bombardement de Gernika. Pour Marina et Louis, c’est non seulement le début de l’exil, mais c’est surtout l’heure d’une séparation qui durera 10 ans !...

En effet, depuis septembre 1936, les franquistes occupent la ville d’Irun et contrôlent la frontière : aucun repli vers la France n’est possible via Hendaye.

Marina apprend que Louis fait partie de ces milliers de civils et de combattants républicains qui ont franchi la frontière par la Catalogne à la fin des combats en 1938/1939.

Après de longs mois de détention dans les camps français d’Argelès sur Mer, de Saint Cyprien puis de Gurs, Louis arrive enfin à Hendaye en novembre 1939. Marina n’attendra pas que la frontière d’Hendaye, fermée depuis septembre 1936, s’ouvre en 1948 pour le retrouver !

C’est à l’âge de 29 ans qu’elle franchit la Bidassoa de nuit pour rejoindre Hendaye, cette même Bidassoa où quelques auparavant son jeune frère Firmin trouva la mort sous les balles franquistes, lors d’une tentative de traversée similaire.

Hendaye sera donc pour Marina sa ville d’accueil, et  ce, grâce à la complicité de deux contrebandiers qui la déposeront de bon matin devant un arrêt de bus à Urrugne, munie d’un ticket pour Hendaye.

Le bus arrive à Hendaye. Marina descend à l’arrêt situé devant l’ancien bar/restaurant de l’Escale au centre-ville et Louis l’accueille enfin avec bonheur, dix ans après s’être quittés. (1937/1947).

Marina et Louis se marient le 16/10/1948 dans cette église Saint Vincent (dans la chapelle latérale située à ma gauche) où un ami prêtre basque d’Hegoalde les marie tôt le matin, discrètement, selon la volonté exprimée par Louis.

Marina et Louis vivront ensemble heureux leurs 62 ans de mariage jusqu’au décès de d’Aita, il y a neuf ans.

Si avec ma sœur Amaya nous devions retenir un sujet sur lequel leurs avis divergeaient, nous pointerions notamment le domaine sportif et plus précisément le football où Marina était supportrice de la « Real Sociedad » de Donostia alors que Louis supportait « l’Athletic Bilbao » ; les commentaires de ces derby avaient quelque chose de truculent.

Marina fut toujours une « Amatto et une Amatxi » particulièrement bienveillante avec ses enfants, ses petits et arrières petits-enfants, mais une femme que sa petite taille et son vécu de réfugiée avaient probablement dotés d’un caractère bien trempé et d’une volonté à toute épreuve.

Elle aimait la vie, elle aimait rire et danser (et si d’aventure quelqu’un s’en prenait à elle, elle pratiquait avec humour et succès l’auto-dérision, celle qui désamorce les conflits et inverse les rapports de force).

Marina ne supportait pas l‘injustice et son leitmotiv préféré était : « il faut toujours tendre la main à celles et ceux qui sont dans le besoin ». « Être dans le besoin, c’était du vécu pour elle, c’était donc un sujet qu’elle maîtrisait particulièrement bien.

Marina aimait les plaisirs simples, ces plaisirs qui deviennent intenses et qui ne prennent tout leur sens qu’à partir du moment où on les partage et Marina aimait en fait partager, partager tout…., partager son bonheur aussi !

Mais Marina était avant tout notre Maman, et comme toutes les mamans, notre Amatto fut celle qui séchait nos larmes d’enfants, celle qui nous consolait et celle qui, avec Aita, nous ont aidé à nous construire.

" Amatto, je me souviendrai toujours que lorsque j’avais une dizaine d’année je t’avais demandé : « mais pourquoi mes copains du rugby sont-ils plus grands que moi ? », ta réponse avait fusé : « je te rassure Kotte, on ne vend jamais les bons parfums dans des bouteilles de 1 litre !! »

Finalement j’avais bien que cette sentence qui t’arrangeait bien, me convenait aussi !

Mila esker eta agur Amatto ! »

Kotte ECENARRO

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A l’écoute de cette vie, comment ne pas penser aux réfugiés de notre époque ?... et au dernier verset de saint Paul que Madame Ecenarro semble avoir mis en pratique. 

« 13 Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité. »

JT

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© Eibar au creux des montagnes basques
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© Le beau slogan de l’usine Orbéa : « Nous avons laissé derrière nous les armes à feu et nous avons commencé à faire des bicyclettes »
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© Canon antiaérien de l'armée républicaine, bataille de l'Èbre ; troupes républicaines, siège de l'Alcázar ; Guernica après le bombardement ; bataille de Belchite
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© "Gernika" de Pablo Picasso
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© Réfugiés côté Pyrénées Orientales attendant l'ouverture de la frontière
rica-bidassoa-Behobie_ile des faisans.jpg
© Vue de la Bidassoa à Béhobie, au début du XXe siècle
autocar.jfif
© Marina a peut-être pris un bus comme celui-ci pour enfin retrouver Louis

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